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Mémoires d’archéologues. Chap. 26, Angélique Demon, Plaidoyer pour une archéologie boulonnaise

Dans le cadre de la série Mémoires d’archéologues, nous avons rencontré Angélique Demon, archéologue et chef du Service archéologique municipal de Boulogne-sur-Mer, qui a accepté d’échanger avec nous sur son parcours professionnel, ainsi que sur les missions et les recherches scientifiques menées au sein de son service.

Cette interview a été conduite par Thomas Byhet, Karine Delfolie et Géraldine Faupin (DRAC Hauts-de-France, Pôle patrimoines et architecture, Service régional de l’archéologie), à la Villa Huguet, à Boulogne-sur-Mer, le 6 novembre 2024.

L’article qui en découle a été retranscrit par Karine Delfolie et Géraldine Faupin. Il a été corrigé et finalisé par Thomas Byhet et Karine Delfolie, puis validé par Angélique Demon.

Avertissement : nous avons délibérément décidé de garder un style oral à cette interview afin de rester dans l’esprit de la série.

 

Angélique Demon lors de l’enregistrement de l’interview le 6 novembre 2024 (© Crédits de la photographie : Thomas Byhet, SRA Hauts-de-France, 2024)

 D’où es-tu originaire ? 

 Je suis originaire des environs de Boulogne. Mes arrière-grands-parents étaient italiens et ils sont venus s’installer dans la région. Et nous nous sommes enracinés dans le Boulonnais.

J’ai découvert assez tard la vraie richesse du patrimoine boulonnais. J’ai toujours fait de nombreuses visites touristiques, mais à l’extérieur de la région :  le Vexin français, la Normandie, la Bretagne, les Pays de Loire… Le château de la Roche-Guyon perché sur son éperon rocheux m’a particulièrement fascinée lorsque j’étais plus jeune. Puis à l’adolescence, je me suis intéressée au patrimoine local. Étudiante, j’ai fait partie des Amis du Fort d’Ambleteuse, par exemple.

Comment es-tu venue à l’archéologie ?

C’est une question compliquée parce que j’ai toujours eu l’impression d’avoir envie de faire de l’archéologie. Petite, j’étais passionnée par les vieux châteaux et je souhaitais toujours aller les visiter.

Dans la propriété de ma grand-mère, il y avait une ancienne maison qui avait été rasée. Il restait quelques ruines et ça a été ma première fouille – on va dire – archéologique : je devais avoir 7 ou 8 ans et je ramassais consciencieusement tous les petits tessons de carrelage et de poterie et je les déposais dans une grande caisse. Donc, dans ce choix de devenir archéologue, il y a un petit côté « rêve d’enfant » que j’ai réussi à concrétiser dans ma vie professionnelle.

Est-ce que tu peux nous retracer les grandes lignes de ton parcours professionnel, à partir de l’université jusqu’à aujourd’hui ?

À l’université, j’ai travaillé sur un sujet qui n’a pas de points communs avec ce que je fais aujourd’hui : en effet, j’ai travaillé sur les industries littorales, notamment celle du sel, et, plus spécifiquement, pour mon master sur la production du sel.

Et puis je me suis prise de passion pour l’archéologie boulonnaise. J’avais rédigé plusieurs exposés sur le port antique de Boulogne. J’ai aussi eu l’occasion de rencontrer l’archéologue Claude Seillier au détour de mon parcours universitaire. Il intervenait à l’université du Littoral-Côte d’Opale (ULCO) et j’ai assisté à son séminaire sur l’archéologie du premier Moyen Âge en auditrice libre. C’est un des tournants de mon parcours et une rencontre qui m’a marquée. Et l’été de mon master, j’ai eu l’opportunité d’effectuer un stage au service archéologique municipal de Boulogne, juste après ma soutenance en juin 2000. Depuis, je ne suis jamais repartie. Je devais effectuer un stage d’un mois, mais, à la fin de cette période, le directeur du service, Éric Belot, m’a proposé d’effectuer des vacations que j’ai acceptées avec plaisir. Je participais à l’activité du service et, plus particulièrement, à une reprise de la documentation et des inventaires. Mon premier contrat a duré 3 mois, puis j’ai enchaîné avec un deuxième contrat.

En juin 2001, Éric Belot, qui, malheureusement, est décédé depuis, a quitté la direction du service pour partir vers d’autres horizons, plus exactement à Carcassonne où il avait décidé de s’installer. On m’a alors proposé d’assurer l’intérim du service quelques mois, le temps de recruter un nouveau directeur. Sur les conseils du directeur général des services, à l’époque Philippe Gripoix, j’ai postulé sur le poste. Il m’y a fortement incitée en me disant : « Ça te fera une expérience d’entretien de recrutement devant un jury. Même si tu n’obtiens pas le poste, c’est important de t’exercer devant un jury ! ». Je me suis retrouvée en face de Gérard Fosse, alors conservateur régional de l’archéologie Nord-Pas-de-Calais, et Stéphane Révillion, responsable scientifique du littoral au SRA. Il y avait aussi Philippe Gripoix et sans doute la directrice de la culture de l’époque. J’entends encore la question de Gérard Fosse qui m’a demandé : « Bien sûr ce n’est pas la peine de vous demander qui est Carausius, vous maîtrisez le sujet ? ». Tout en n’étant pas une question, c’en était une quand même ! En tant que boulonnaise, je savais très bien qui était Carausius, amiral de la force navale basée à Boulogne et surtout usurpateur du pouvoir romain au Bas-Empire. Et, au fur et à mesure des entretiens, je suis restée la seule candidate : j’ai obtenu le poste de chef du service archéologique de Boulogne. J’étais encore toute jeune, j’avais 24 ou 25 ans, c’était impressionnant. À l’époque, j’ai été accompagnée par Stéphane Révillion à qui je dois beaucoup et je l’en remercie encore : il a été présent à chaque étape dans ma prise de poste. Je pensais rester quelques années et, finalement, je suis toujours là !

Qu’est ce qui t’a fait rester ? 

J’aurais bien aimé aller vivre en Normandie : c’est une région que j’aime beaucoup. Bien que mes études aient porté sur l’archéologique antique, j’étais aussi attirée par l’archéologie médiévale, et notamment par l’archéologie castrale : or, la ville de Boulogne était surtout connue pour son site antique. J’ai donc commencé à travailler, à partir de 2006, sur l’enceinte urbaine médiévale. Et c’est sans doute ce qui m’a fait rester, c’est-à-dire de pouvoir travailler sur la ville et les fortifications médiévales de Boulogne et leurs enjeux scientifiques. Les questions ne sont jamais réglées et, à chaque fois, il y a une nouvelle dynamique qui se crée et qui fait qu’on a envie d’aller plus loin, de continuer à chercher. C’est, par exemple, ce qui s’est passé avec le programme collectif de recherche (PCR) Les places fortes des Hauts-de-France auquel je participe. Les enjeux scientifiques, de conservation et de restauration du château et des remparts de Boulogne sont extrêmement importants.

Tu es directrice du service archéologique, est-ce que tu peux nous expliquer son organisation et ses principales missions ?

C’est un petit service. Nous sommes cinq, ce qui crée une certaine proximité entre nous, et chacun est un peu « couteau suisse » : on met plus en avant la polyvalence et chacun a une ou plusieurs missions. Par exemple, chacun participe à la médiation : il n’y a pas de poste de médiation dans le service, donc pas de médiateur attitré dans l’équipe. Je trouve que cette structuration est intéressante.

Le service archéologique de Boulogne-sur-Mer est un service municipal qui n’est pas habilité pour l’exercice de l’archéologie préventive. C’est donc un choix fort qui a été fait par nos élus de promouvoir un service archéologique, car, finalement, il y a très peu d’archéologie préventive sur le territoire communal. En effet, Boulogne est une ville très urbanisée, dans laquelle les grandes emprises foncières sont rares : il y a donc peu de nouveaux aménagements, en dehors des opérations de requalification, et, par conséquent, peu d’archéologie préventive. Quand des opérations archéologiques préventives sont organisées, elles sont réalisées soit par l’Inrap, soit par le département du Pas-de-Calais. En moyenne, deux diagnostics sont menés par an sur le territoire de la ville, souvent sur de petites, voire très petites surfaces, et, en 20 ans, on a connu seulement deux fouilles préventives :  celle de la crypte de la basilique Notre-Dame et celle de la salle de sports du Lycée Branly.

Notre service se consacre à trois grandes missions : l’acquisition de nouvelles données et la recherche, la préservation (notamment avec le plan de gestion du patrimoine) et la diffusion des résultats, ce qui passe par les fouilles programmées, les projets de recherche scientifique autour de l’archéologie et du patrimoine de la ville, la diffusion des résultats à destination de la communauté archéologique, et la valorisation des acquis de la recherche en direction du grand public.

Médiation auprès du jeune public dans le cadre de l’exposition « Arrivé à bon port » à l’occasion de l’entrée au musée de Boulogne des éléments de l’épave de Tardinghen en 2010 (© Service Publics du musée de Boulogne-sur-Mer, 2010)

Au sein de quelle direction s’intègre ton service ?

Notre service s’insère dans un tissu culturel très important au sein de la ville. Celle-ci dispose, en effet, d’une direction culture qui regroupe différents services : les musées, le service d’art et d’histoire, les archives, la bibliothèque, l’école d’art et le service archéologique. Nous fonctionnons tous en réseau à l’échelle de la ville, entre services, avec des projets que nous essayons de croiser au maximum, de porter en transversalité.

Chaque service a une petite équipe : il n’y a que des avantages à travailler ensemble. J’ai la chance d’avoir des collègues, directeurs et directrices de service, qui sont, comme moi, portés par cette envie de collaborer tous ensemble et de ne pas rester chacun cloisonné dans son domaine. Cela crée de vraies dynamiques à l’échelle de la ville pour mettre en valeur le patrimoine et pour porter des projets ambitieux, que ce soient des projets d’éducation artistique et culturelle, des projets de valorisation, de médiation, d’exposition à destination de tous les publics. Nous partageons véritablement cette envie de croiser les publics sur tous les domaines.

Nous l’avons, par exemple, expérimenté lors de l’exposition « Du cœur à l’ouvrage : dans l’intimité du travail des archéologues » à l’automne 2023, exposition qui a remporté un vif succès auprès des publics. Durant cette exposition, nous avons organisé une action appelée « café archéo » qui consistait en un échange avec le public autour des photographies présentées dans le cloître de la bibliothèque. Les collègues de ce service se sont aussi impliqués dans cette rencontre. Cela a permis de croiser nos regards et nos approches, mais aussi nos publics : certains lecteurs de la bibliothèque ont ainsi pu découvrir, à cette occasion, l’importance de l’archéologie dans les Hauts-de-France.

Quelles sont les avantages d’une telle organisation interservices ?

Les chefs de service du pôle se réunissent une fois par mois. Cette réunion régulière nous permet de traiter des sujets concrets et administratifs, mais également d’échanger sur des dynamiques communes comme le renouvellement de la convention ville d’art et d’histoire, les projets scientifiques d’établissement de la bibliothèque et du musée ou la construction commune du diagnostic du territoire. Le but n’est pas que chacun présente son agenda du mois. On a tous un regard différent : ces échanges et ces collaborations sont une vraie richesse ! Cette organisation au sein de la ville de Boulogne est assez ancienne. Mais c’est l’arrivée de Marie-José Gilbert à la direction de la culture en 2018 qui a donné une nouvelle impulsion à ces collaborations interservices. Elle a décloisonné et fait en sorte que chacun puisse travailler en transversalité : elle a créé une réelle dynamique de groupe. C’est elle, par exemple, qui a mis en place le premier projet important « Chemin vert en lumière » dont l’objectif était de porter la culture dans les quartiers prioritaires.

Je peux citer encore un autre exemple très récent : nous avons participé en octobre dernier à la fête de la science avec la diffusion, en soirée, d’un documentaire issu des films sélectionnés au cours du festival du film d’archéologie d’Amiens. Dans le cadre de la décentralisation de ce festival dans le nord de la région, et avec l’impulsion du Service régional de l’archéologie Hauts-de-France, nous accueillons régulièrement ce festival à Boulogne-sur-Mer. Après discussion entre collègues, nous avons décidé de le tenir en 2024 au sein du foyer du théâtre de la ville, le théâtre Monsigny. C’est un endroit convivial et ouvert sur la ville. Nous avions même prévu une séance de dédicace d’auteurs dans la Fnac voisine : le public était ravi de cette opportunité ! C’est ce genre de dynamiques qui permet d’engager une démarche positive pour l’ensemble des services culturels de la ville.

Aujourd’hui, ce réflexe de prendre connaissance systématiquement de la programmation du théâtre, afin de possiblement s’y associer, s’est imposé à tous. C’est une autre visibilité qui nous est offerte et qui permet de tisser des liens entre le théâtre Monsigny et le service archéologique qui, de prime abord, n’ont pas vocation à croiser leurs publics.

Le service archéologique s’inscrit également dans la dynamique des évènements nationaux, notamment la fête de la science, les fêtes de la mer et les journées européennes de l’archéologie. Ce sont des temps forts de médiation qui rythment l’année.

Par ailleurs, au fil de l’année, et à l’invitation d’autres services culturels de la ville, nous participons à des évènements portés par ces services. Cette année, par exemple, nous avons été associés aux journées des espaces fortifiés pilotées, à Boulogne, par le service ville d’art et d’histoire. Pour enrichir la programmation de ces journées, nous avons proposé la thématique suivante : « À table ! Regard d’archéologue sur la table des Boulonnais ».  Un temps d’échange a eu lieu avec le public pour évoquer ce qu’on mangeait à Boulogne à travers le temps en fonction des découvertes archéologiques faites sur le territoire.

Cette organisation et le fait de travailler en transversalité permettent aussi de multiplier les projets : un service peut être invité dans un projet porté par d’autres services, ce qui, finalement, multiplie les actions. Cette façon de travailler accroît aussi la capacité d’une programmation très étoffée : ce sont des actions que nous n’aurions pas forcément la capacité de porter seuls ou qui auraient mobilisé beaucoup de moyens. Nous démultiplions ainsi nos forces pour mieux faire connaître le patrimoine et l’archéologie du territoire boulonnais.

De quelle manière ton service est-il impliqué dans la politique de la ville ?

Le fait d’être un service municipal a forcément un impact sur la programmation que nous allons mettre en place. Notre action s’inscrit dans la politique et le programme culturels voulus par nos élus, par le maire et par les adjoints qui sont en charge, notamment, de la culture. Nous sommes en dialogue permanent avec l’élue de tutelle, Évelyne Jordens, pour ne pas la citer, afin de répondre au mieux aux intentions politiques et de pouvoir développer des actions qui sont cohérentes par rapport à ce qu’on a envie de porter et de dire. C’est une mise en adéquation de nos projets scientifiques avec les intentions et l’ambition politiques qui sont de rendre l’archéologie et, plus globalement, la culture accessibles à tous les Boulonnais. Cette ambition est portée par les élus et nous la déclinons en projets scientifiques et culturels. Nous avons la chance actuellement d’avoir une élue avec laquelle il est très facile d’échanger et qui est très attachée au patrimoine Boulonnais. Il est facile de travailler avec elle et de porter des projets parce que nous avons un vrai soutien.

Inauguration officielle par Frédéric Cuvillier, maire de Boulogne, de la table-ronde « Boulogne antique entre terre et mer » organisée par le PCR « Boulogne antique » en septembre 2015 : parmi les auditeurs, de gauche à droite, Christine Hoët van Cauwenberghe (Université de Lille), Christine Aubry (Université de Lille), Laurent Sauvage (Inrap), Angélique Demon et Philippe Hannois (SRA Hauts-de-France) (© Service Archéologie de Boulogne-sur-Mer, 2015)

Comment exerces-tu ta fonction de directrice ?

Je suis la directrice du service avec un lien hiérarchique sur les membres de mon équipe. La plupart d’entre eux sont dans le service depuis plusieurs années. Laurent Arnoult et Dominique Clabaut, par exemple, étaient là avant moi. Laurent a d’ailleurs été médaillé pour les 25 ans de travail à la ville : c’est un avantage précieux parce qu’il a la mémoire de l’activité et du service. Et Séverine Leclercq a rejoint l’équipe peu de temps après. C’est important dans une équipe d’être soudés. En même temps, le lien hiérarchique implique de prendre de la distance. Mais la stabilité de cette équipe facilite le travail de proximité et les collaborations interservices.

L’équipe s’est malgré tout transformée : elle a pris de nouvelles responsabilités et les missions se sont élargies. Par exemple, Dominique était technicienne de fouille : aujourd’hui, elle est chargée de la réalisation des inventaires. Elle a aussi une mission dans le cadre de la conservation : c’est elle qui suit le contrôle climatique du mobilier, par exemple. Laurent était dessinateur sur les chantiers : aujourd’hui, il est responsable de la documentation et du centre de documentation. Séverine Leclercq avait une solide formation universitaire en archéologie : aujourd’hui, elle est chargée de la gestion et de la conservation des biens archéologiques mobiliers. C’est un poste qui répond pleinement à sa formation !

Pour ce qui concerne le management, ce n’est pas forcément quelque chose de naturel, ça s’apprend. On peut se former bien sûr, mais c’est vrai que c’est aussi une compétence qui s’acquiert avec le temps. Entre le moment où j’ai commencé et aujourd’hui, il y a forcément eu une évolution dans ma manière de manager. Pour ma part, je me considère comme une « chef d’orchestre » qui fait en sorte que tout va fonctionner et que toute l’équipe va aller dans le même sens et jouer la même partition. Mais c’est aussi savoir laisser chaque instrument jouer sa partition et faire entendre le son qui est le sien. C’est donc le rôle du chef de service qui fait qu’il n’y ait pas de fausses notes. Il faut mettre de l’huile dans les rouages, de l’essence dans le moteur et mettre en musique. J’essaye de tracer la route et puis d’être le moteur.

Par ailleurs, il faut garder à l’esprit que l’on n’est pas archéologue et chef de service tout seul. Il faut aussi savoir impulser et guider l’équipe pour atteindre les objectifs qui sont les nôtres. Finalement, cet objectif est le même pour tous : c’est protéger, conserver et valoriser le patrimoine archéologique du territoire boulonnais. Et ça, il faut l’impulser à chaque fois !

Nous venons d’évoquer le patrimoine archéologique. Peux-tu rappeler les thématiques phares de l’archéologie boulonnaise ?

La plus évidente est celle du camp et du port romains de la Classis Britannica qui est l’un des sites archéologiques les plus importants du nord de la France, en tout cas du point de vue politique et économique à l’époque romaine. C’est vraiment un site clé. On a d’ailleurs créé autour de ce site un projet collectif de recherche, j’y reviendrai tout à l’heure, afin de pouvoir l’étudier dans toutes ses composantes avec des chercheurs d’horizons variés.

Vue de la table-ronde « Boulogne antique entre terre et mer » organisée par le PCR « Boulogne antique » en septembre 2015 (© Service Archéologie de Boulogne-sur-Mer, 2015)

Ensuite, il y a les problématiques liées à la fortification médiévale et moderne et au rôle militaire qu’a joué Boulogne jusqu’à la fin du XVIe siècle. À cette époque, Boulogne est la ville la plus frontière du royaume de France, suivant la formule consacrée : c’est une sorte de verrou entre le royaume de France et le royaume d’Angleterre, notamment, et, plus particulièrement, à partir du moment où la ville de Calais est conquise par les Anglais. Ce rôle-là se traduit physiquement, en tout cas dans la fortification, que ce soit à travers la mise en place de l’enceinte urbaine ou la construction du château et ses évolutions. Nous développons cet axe de recherche depuis presque 20 ans maintenant.

Fouille programmée de l’enceinte urbaine médiévale et moderne de Boulogne : découverte du parement interne de la courtine et de l’assise du chemin de ronde (2007-2011) (© Service Archéologie de Boulogne-sur-Mer, 2010)

Il y a aussi des projets de valorisation. Je citerai l’un d’entre eux qui me tient particulièrement à cœur : il s’appelle « Les clefs du Château ». C’est une jolie histoire. Tout part d’une rencontre. On parlait tout à l’heure des dynamiques qu’on met en place à l’échelle du pôle. Là encore, c’est la rencontre entre mon souhait d’archéologue de voir le château reprendre sa place dans le paysage patrimonial boulonnais et le souhait de ma collègue conservatrice du musée, Élikya Kandot, de mettre en avant le premier objet de sa collection, le château : je lui vole l’expression ! La problématique est la suivante : lorsque le visiteur entre dans la cour, il vient visiter le musée. Or, le premier objet finalement qu’il devrait voir, c’est le château. Dans les années 1980, lorsqu’on a installé le musée dans le château, on a gommé finalement le monument au profit des collections : on a coupé l’espace intérieur par des cimaises et créé des salles dans lesquelles on allait pouvoir présenter les collections, notamment les collections de Beaux-Arts et les collections extra-européennes. Mais, finalement, le public avait la sensation de ne pas pouvoir visiter le château lui-même. Il y avait bien quelques visites ponctuelles qui étaient organisées, notamment dans le cadre des journées européennes du patrimoine, mais il n’y avait pas de lien direct suffisant entre le public et le château. Et à force d’échanges avec la conservatrice du musée et à la faveur du confinement de l’année 2020 – il faut bien le dire – nous avons construit ce projet appelé « Les clefs du Château » qui est une mise en valeur de l’architecture du monument et qui reconstitue son histoire à travers les époques, comme une sorte d’exposition, mais sans point final. Nous avons choisi une scénographie très aérée pour laisser le maximum de place à l’architecture et, notamment, à la salle comtale qui est l’une des plus belles du château. Le château est le cœur de cette exposition. Grâce au renfort de l’iconographie et aux médias audiovisuels, on donne à voir le musée… enfin, le château dans le musée ! Nous avons même réussi à ouvrir à la visite libre un petit tronçon des chemins de ronde. C’est donc une nouvelle manière d’aborder le monument.

On a aussi pensé ce projet comme un point de départ. C’est une exposition pérenne et évolutive. Le propos était de dire aux publics : nous vous donnons les premières clés de lecture de ce château ; puis, nous allons faire progresser ce projet au fur à mesure que la recherche avance et que nous aurons la possibilité d’en dire plus. Nous traitons aussi des questions liées à la conservation du monument qui a besoin de restauration et d’entretien. Notre objectif était d’allier ces différents éléments dans un grand projet : à la fois, la recherche scientifique portée par le service avec les opérations archéologiques qui y sont réalisées, le travail de récolement des sources, qu’elles soient iconographiques ou textuelles, et le travail nécessaire de relecture du monument. À travers ce projet, nous avons réussi à faire se rejoindre nos ambitions communes.

Cette année 2024, nous avons en plus ajouté quelques éléments de signalétique dans le parcours permanent, en reprenant la charte graphique de l’exposition et en créant un petit pictogramme, dessiné par Laurent Arnoult, qui reprend un détail architectonique du château. On a ainsi créé un parcours architectural à travers lequel nous attirons, à quatre ou cinq reprises, l’œil du visiteur sur un détail particulier. Il s’agit d’éléments devant lesquels le visiteur passait, mais qu’il ne remarquait pas forcément : notre souhait était de donner à lire le château dans le parcours du musée et de mettre en valeur son architecture.

Quels sont les liens du service avec les universités régionales ?

Nous avons des liens avec l’université de Lille et notamment avec les deux laboratoires de recherche Halma (antiquité) et IRHiS (médiéval et moderne). Nous accueillons chaque année une des séances du séminaire muséologie et archéologie pour échanger sur le patrimoine archéologique et les collections muséales et la manière de les rendre accessibles au public.

Nous recevons des étudiants stagiaires, notamment des étudiants de master que nous orientons vers des sujets de recherche, vers des problématiques qui n’ont pas encore traitées ou des parties de problématiques sur certains sites ou mobiliers : par exemple, une étudiante, Justine Serieis, travaille actuellement sur les terres cuites architecturales de la Classis Britannica sous la direction de Frédérique Blaizot (université Lille) et en lien avec moi. Prochainement, j’aimerais confier à des étudiants un sujet de recherche sur les restes fauniques, et cela de manière complètement diachronique.

Par ailleurs, nous commençons à développer des liens avec l’université du littoral (Ulco), notamment avec Susana Marcos, maître de conférences en histoire ancienne.

Tu as été responsable scientifique d’un PCR sur la ville antique de Boulogne, peux-tu développer les principaux apports de cette recherche qui s’est déroulée sur plusieurs années ?

 Ce PCR, qui a débuté en 2013 et qui a duré une dizaine d’années, a été une très belle aventure. Plusieurs institutions, dont l’université de Lille, le service régional de l’archéologie des Hauts-de-France, l’Inrap, des collectivités territoriales, mais aussi des collègues anglais – le Canterbury Archaeological Trust – étaient représentées. Nous avons créé une vraie dynamique interinstitutionnelle avec une trentaine de chercheurs impliqués dans un projet qui devait nous permettre de synthétiser les données de l’archéologie boulonnaise, notamment toutes les recherches qui avaient été menées par le Cercle archéologique de la Côte d’Opale (CACO). C’est une association qui, dans les années 1970, portait l’archéologie sur le territoire sous l’égide de Claude Seillier, conservateur du musée. Il avait créé cette association et impulsé les premières recherches sur le territoire au niveau de l’Évêché, à côté de la basilique. Et c’est finalement ce qui a permis la prise de conscience de la nécessité d’un poste d’archéologue, puis d’un service archéologique municipal.

L’objectif principal de ce PCR sur la ville antique de Boulogne était de dégager de nouveaux axes de recherche, en tout cas de mieux comprendre toutes les données archéologiques connues à Boulogne et de mieux les mettre en perspective les unes avec les autres, que ce soit sur la topographie de la ville, son évolution, les fonctions militaires, économiques, politiques… Aujourd’hui, nous avons une meilleure compréhension de l’évolution et de la chronologie des enceintes et de la topographie urbaine de l’intérieur du camp de la Classis Britannica, au niveau des casernements de l’Évêché, par exemple. En parallèle, des études sur les monnaies et le mobilier céramique ont été menées.

Deux synthèses ont été publiées. La première est celle éditée en 2014 par la Revue du Nord et qui a pour titre « Actualité de la recherche archéologique à Boulogne-sur-Mer » : elle a été la première pierre de l’édifice. La seconde est celle des actes de la table ronde intitulée « Boulogne-sur-Mer antique, entre terre et mer, Gesoriacum-Bononia, le port et son arrièrepays », parue en 2020 : elle a été un point d’orgue pour le PCR.

Conférence publique d’Angélique Demon et Claude Seillier ayant pour thème « Didio, soldat de la flotte de Bretagne » pour les Amis du Patrimoine de Saint-Martin en 2005 (© Amis du patrimoine de Saint-Martin, 2005)

Je vais vous livrer deux anecdotes à ce sujet qui me reviennent. Roger Hanoune, maître de conférences à l’université de Lille, qui participait au PCR m’avait dit : « On parle toujours de Bavay, mais Bavay ce n’est pas la ville la plus importante du nord de la Gaule ! La ville la plus importante, c’est Boulogne ! ». D’ailleurs, c’est lui qui a trouvé et offert ce joli titre : Boulogne antique, entre terre et mer. Cette réaction de Roger Hanoune était finalement symptomatique : effectivement, il y a eu de nombreuses recherches sur Bavay, on parle donc beaucoup de Bavay ! Frédéric Loridant, alors archéologue au département du Nord, évoquait, lui, Boulogne comme La belle endormie. C’est une belle expression qui avait du vrai ! En tout cas, il y a eu une nouvelle dynamique qui s’est mise en place avec ce PCR et on a recréé un intérêt scientifique autour du site archéologique de Boulogne.

De la même manière, tu as été responsable de plusieurs opérations archéologiques programmées sur la fortification médiévale de Boulogne. Quels sont les principaux apports de cette recherche ?

 La fortification antique était bien connue. Mais l’enceinte médiévale n’avait jamais véritablement été étudiée. On se contentait de quelques grandes lignes sans approfondir le sujet. Il nous manquait encore un jalon chronologique : nous ne savions rien, ou presque, de l’enceinte médiévale entre le XIIIe et le XVIe siècle. Nous avons donc organisé deux fouilles programmées. L’un des enjeux de ces fouilles programmées était de mieux comprendre les évolutions architecturales de cette enceinte depuis sa construction par Philippe Hurepel, comte de Boulogne au XIIIe siècle, jusqu’à sa modernisation au XVIe siècle. Sur le terrain, la fouille a notamment permis l’étude de la courtine médiévale et du chemin de ronde conservé sous les remblais ultérieurs, ce qui n’avait jamais été réalisé jusqu’à aujourd’hui. La fouille de la tour du Conseil a contribué à la compréhension de l’aménagement de son étage médian. On a également observé les différents niveaux de constitution de la terrasse d’artillerie moderne. Toutes ces données de terrain ont été mises en perspective avec les sources écrites et les documents graphiques, vues, cartes et plans. Petit à petit, nous commençons à cerner le portrait architectural de l’enceinte du XIIIe siècle et à en préciser la chronologie entre le XIIIe et le XVIe siècle.

Prospection géophysique menée dans le cadre du PCR « Boulogne antique » en 2017 : de gauche à droite, Olivier Blamangin (Inrap), Angélique Demon et Guillaume Hulin (Inrap) (© Service Archéologie de Boulogne-sur-Mer, 2017)

Est-ce que tu peux nous rappeler les résultats de la fouille archéologique de la crypte ?

Cette fouille préventive a été l’un des grands chantiers patrimoniaux et archéologiques de ces dernières années, prélude à la refonte complète de la muséographie de ce site et du discours scientifique qui y était porté. La fouille a permis la découverte et l’étude scientifique des vestiges du camp romain de la Classis Britannica. Mais, dans le cadre de la future présentation de ces vestiges au public, il n’était pas possible de les laisser tous apparents, car de trop nombreux espaces de circulation auraient été condamnés. On a donc fait le choix de tracer sur les sols les principaux bâtiments mis au jour et de laisser, dans la salle nord du transept, un tronçon de caserne visible pour le public. Et c’est un des rares sites archéologiques qui permet d’évoquer la ville antique de Boulogne. C’est en quelque sorte la mémoire du lieu inscrite dans le parcours même de la crypte.

Quels sont tes souhaits de recherche pour l’avenir ?

J’avoue que le projet « Les clefs du Château » m’a mise en appétit. Dans le cadre de la feuille de route que je suis en train d’établir pour les prochaines années, je souhaiterais recentrer la recherche sur le château et sur ses évolutions architecturales, entre le château du XIIIe siècle construit par Philippe Hurepel et le château qu’on connaît aujourd’hui. Il a été tellement transformé que j’aimerais bien écrire son histoire et surtout l’écrire avec un regard archéologique.

J’ai aussi commencé à étudier les graffitis de la salle dite de la Barbière, en faisant un pré-inventaire des noms et des dates gravés sur les murs. À ce jour, on a dénombré 300 graffitis : les plus anciens datent du XVIIIe siècle et les plus récents des années 2000. Il s’agit surtout de traces laissées par de jeunes soldats qui étaient en garnison dans la caserne entre le XVIIIe et le XIXe siècle et qui ont inscrit leur nom, le numéro de leur régiment et la date de leur incorporation. On a toute une série de croix à un endroit : il s’agit peut-être de soldats qui ne savaient pas écrire leurs noms et qui, par conséquent, ont signé d’une croix. Finalement, c’est toute une histoire humaine que l’on peut raconter à travers l’étude de ces graffitis.

Nous allons essayer aussi de dresser l’inventaire dans le château de tous les éléments archéologiques qui sont encore apparents, qui n’ont pas été masqués, ou transformés, ou détruits au fil du temps : par exemple, toutes les ouvertures qui ont été bouchées, les escaliers qui ne mènent plus nulle part, les petits passages, les recoins qu’on découvre quand on a la chance de pouvoir s’y balader.

Je suis tombée dans le chaudron boulonnais : il y a beaucoup de projets intéressants à mener !

Pour conclure, quel regard portes-tu sur ton parcours professionnel ?

Ce n’est pas une question facile ! Je continue à prendre du plaisir dans mon travail. J’ai aussi l’impression d’avoir réalisé, finalement, un rêve d’enfant.

L’évolution du service lui-même est passionnante : on a stabilisé une équipe et renforcé les missions de recherche, ouvert le service sur des partenariats nouveaux, créé des liens avec les institutions autour de l’archéologie régionale et suscité une dynamique.

J’évoquerai aussi une petite satisfaction personnelle : j’ai l’impression d’avoir fait progresser la connaissance sur le site de Boulogne et d’avoir contribué à la narration de la riche histoire de Boulogne depuis ses origines.

Finalement, mon moteur est de travailler à l’histoire d’un territoire et de pouvoir le faire en croisant les domaines. J’aime travailler de manière transversale et diachronique, dans une dynamique interdisciplinaire et de manière inter-institutionnelle, ce qui me semble fondamental !

Journée de lancement du projet « Bridging the North Sea », réseau de coopération transfrontalière en Manche et Mer du Nord, financé par la Comité du Détroit (2023-2024) : de gauche à droite, Angélique Demon, Mireille Hingrez-Céréda (première adjointe), Évelyne Jordens (adjointe en charge des Patrimoines), Marco Simjouw (Province de Zuid-Holland) et Tom Hazenberg (Haznberg Archéologie et Association du Limes) (© Service Communication, 2023)

 

 

Nordoc'Archéo
Nordoc'Archéo

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Nordoc'Archéo (2 juin 2025). Mémoires d’archéologues. Chap. 26, Angélique Demon, Plaidoyer pour une archéologie boulonnaise. Nordoc'Archéo. Consulté le 16 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/141df


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