Imaginaires et réalités des paysages sonores. Seconde partie
Retour sur la deuxième rencontre « Archéologie et Cinéma » (11 octobre 2025) au Fresnoy, studio national des arts visuels.
Ecoutez l’archéologie » : Résultats d’une rencontre sur le terrain.
Un projet du Fresnoy, du service Régional de l’archéologie Hauts-de-France et de l’Inrap avec la participation et les créations de : Alan Affichard, Rouge Cendre, Patricia Gomes, Boris Grzeszczak et Aleksandre Zharaya (artistes étudiant.e.s du Fresnoy)
En amont de cette journée, le Service régional de l’archéologie Hauts-de-France, en collaboration avec Le Fresnoy, a imaginé une rencontre concrète entre l’archéologie et le cinéma sous la forme d’un workshop. Cet atelier a débuté par la visite d’un chantier archéologique (fouille de l’INRAP sur le site d’Onnaing, dirigée par Yann Lorin, archéologue à l’Inrap). À l’issue de cette découverte et d’un riche temps d’échanges avec les archéologues, les artistes-étudiants ont réalisé, selon leur sensibilité, des captations sonores et visuelles sur le terrain : prises de son d’ambiance, interviews, enregistrements de gestes et d’outils, observations filmées, etc.
Ils et elles se sont ensuite attelé·e·s au montage de leurs œuvres. À partir des archives filmiques de Georges Jelski, cinéaste-archéologue, et des captations réalisées en autonomie sur le chantier de fouille, ils et elles ont imaginé des formes libres (documentaires, expérimentations, compositions, etc.) pour faire entendre autrement les traces du passé et transmettre les résonances de cette expérience de terrain, au contact des archéologues, du site et des objets mis au jour. Ces créations, courtes et sensibles, à la croisée du cinéma et de l’archéologie, ont été présentées lors d’une séance spécialement dédiée. Chaque projection était accompagnée d’une présentation et d’un commentaire de son autrice ou de son auteur.

Visite du chantier d’Onnaing, une rencontre entre les étudiants du Fresnoy et l’équipe de fouille de l’INRAP (photo : Nicolas Mélard, DRAC, SRA Hauts-de France)
Alan Affichard
« À travers », 2025, création sonore
Alan Affichard interroge la place des pratiques sonores dans l’art contemporain, ainsi que les points de friction qu’elles peuvent entretenir avec l’artisanat, la science et les nouvelles technologies. Fruits de recherches méticuleuses, les dispositifs sonores et instruments qu’il fabrique mettent en jeu des forces physiques et acoustiques comme méthode de composition musicale. Activés sous forme de performances ou d’installations immersives, il s’agit non seulement d’explorer de nouvelles façons de produire du son, mais aussi d’en proposer de nouveaux modes d’écoute.
Son projet dans le cadre du workshop était de questionner par la pratique de l’enregistrement sonore, ce qui se passe sur un site archéologique. Alan a voulu enregistrer à différentes échelles l’activité sonore du site, ainsi que « les forces qui l’habitent », qu’elles soient humaines, géologiques ou industrielles. À l’aide de divers microphones (aériens, géophone, piezo) il a capturé des vibrations à travers des matières, des sols poreux et des structures métalliques, … Ces enregistrements lui ont ensuite servi à créer par le collage une composition sonore.
« J’ai découvert un lieu assez bruyant ce jour-là, et relativement plat comparé à ce que je m’imaginais à l’origine. Je pensais au fait que j’avais une image d’un site archéologique un peu plus « romantique », avec des crevasses, des trous de partout, des tentes au-dessus etc… et finalement très très plat et des outils de travail comme le tracteur que je n’aurais pas imaginé.» (impression d’Alain Affichard)
Rouge Cendre
« in humus ovicapri sum », objet filmique
Rouge Cendre est une artiste vidéaste plasticienne ayant suivi un parcours en sciences sociales et réalisation documentaire. Portées par un besoin impétueux de sens, ses productions artistiques sont des tentatives de questionner le lien inter-espèces, les notions de représentation, de territoire, d’identité, de comportement et de mémoire, à la lumière de leur contemporanéité.
Cherchant aujourd’hui à augmenter son langage en convoquant les technologies issues de la création numérique et de l’ingénierie scientifique en ce qu’elles ouvrent de nouvelles potentialités de connaître et de montrer, Rouge Cendre tente toujours de faire s’entrecroiser les champs disciplinaires sous l’œil d’un regard profondément vitaliste.
Le workshop « archéologie et son » a amené Rouge Cendre à créer « in humus ovicapri sum », un objet filmique qui se veut espace charnière, entre investigation documentaire et récit onirique. Un témoignage à deux voix, dialogue fabulé, entre des chercheurs et l’objet de leur recherche. A partir d’un vestige de dent à la voix d’outre fosse dont la rareté nous dit plus que le fragment lui-même, le film tente, à l’image d’une coupe géologique, de disséquer un terrain, afin d’en recomposer les strates et faire s’entrechoquer les temps.
« Nous ne pouvons qu’imaginer » (Yann Lorin, archéologue, citation récoltée lors d’une interview réalisée sur site).
« J’y ai trouvé là un parallèle entre geste cinématographique science-fictionnel et la prospection archéologique, qui tous deux viennent révéler la propension (et nécessité) de l’être humain à inventer de nouveaux récits. Puisque la certitude est quelque part enfermement, la fenêtre de l’imaginaire, dans une dimension scientifique et artistique, m’apparait alors comme ce qui nous permet de nous dire et de nous comprendre autrement. » (propos de Rouge Cendre sur ce travail)
Aleksandre Zharaya
« Terre Crue », film
Né à Omsk en Russie, en 1998, Aleksandre Zharaya vit et travaille à Roubaix. Au centre de son processus de création se trouvent les fictions politiques, personnelles, familiales et historiques.
Les images et sons du site archéologique d’Onnaing dialoguent avec les archives de Jelski, cinéaste archéologue, entre documentaire et recherche de poésie. Le paysage du chantier de fouilles et le travail des archéologues sont représentés et façonnés par les éléments : la pluie dans les cratères du site, le vent dans les herbes, le feu d’un four reconstitué, et avant tout la terre sous ses multiples formes, dans laquelle on creuse pour trouver toujours plus de terre (poteries, fragments de pipes, traces d’habitations…). Des vestiges de l’âge du Bronze aux fragments d’industrie plus récents, le site est lié à la fabrication d’objets en masse, à un certain passé ouvrier ; l’équipe d’archéologues s’affaire en face d’un chantier de construction, non loin d’une usine.
« J’ai tenté de construire ce court-métrage à partir de la matière brute du lieu et de ma propre curiosité, à la manière du façonnage de la terre et des reconstitutions de bâtiments ou de fours anciens, qui m’ont marqué aussi bien dans les activités du site que dans les archives de Jelski. C’était intriguant de découvrir le chantier de fouilles et le travail que mènent les archéologues, et d’apprendre des informations concrètes sur le passé du site, ainsi que sur un métier que je ne connaissais pas très bien. Merci ! » (propos de Aleksandre Zharaya sur son expérience lors du workshop)

Terre Crue, Aleksandre Zharaya, 2025 (© Aleksandre Zharaya / Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains – Tous droits réservés)
Patrícia Neves Gomes et Boris Grzeszczak
“ L’état de fouilleur ”, film
Après des études à l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg, Boris Grzeszczak s’installe à Paris où il prend part à plusieurs projets scéniques. En parallèle, il développe une œuvre plastique (films, photographies, dessins) où la question du paysage et du son est centrale
Patrícia Neves Gomes est née à Porto, au Portugal, en 1994. Elle a étudié la photographie avec son grand-père dès son plus jeune âge, et le cinéma au lycée, où elle a réalisé son premier film d’école, qui a été présenté dans divers festivals et expositions de films nationaux. À l’université, elle a poursuivi ses études de cinéma, se spécialisant dans le documentaire.
Pour concevoir ce film, les artistes sont partis d’une idée reçue : l’état du fouilleur serait un état de solitude et de silence. Dès lors, à quoi pense-t-il lorsqu’il fouille ? Que fait naître en lui cette solitude, ce silence ? Les témoignages recueillis leur ont permis de sonoriser les archives audiovisuelles de Georges Jelski (fonds filmiques collectés et conservés par l’État et l’association Archipop ) qu’ils ont choisi de monter librement, selon un principe d’associations d’idées. Ils se sont ainsi placés dans la posture d’un fouilleur d’archives, laissant divaguer leur imagination au fil des images et des sons.
“ Les témoignages récoltés nous ont appris que les fouilleurs, quoique le visage tourné vers le sol, ont des pensé qui rejoignent le monde des oiseaux et des hommes. Une journée au contact de personnes chaleureuses qui travaillent toute la journée dans le froid.” (Commentaire de Patrícia Neves Gomes et Boris et Boris Grzeszczak sur la journée passée à Onnaing)

Patrícia Neves Gomes et Boris Grzeszczak sur le site d’Onnaing (photo : Nicolas Mélard, DRAC, SRA Hauts-de France
Le faiseur de sons – une intervention du bruiteur en live
À la suite des conférences, les participant·e·s ont eu l’occasion d’assister à une démonstration de bruitage de cinéma. Yassine Boudlal, en binôme avec Geoffrey Durcak, a réalisé en direct la sonorisation de deux courts extraits de films. Cette démonstration a permis de mesurer l’impact déterminant du son sur la perception de l’image en mouvement et de comprendre combien la construction d’un paysage sonore relève de choix artistiques. Par le travail du bruiteur, une scène se trouve ainsi modelée, enrichie et parfois même réinterprétée par le son.
Projection de courts-métrages : Archéologies du réel et du sensible
Nathalie Baldo, chorégraphe
EXPLORATIONS SOUTERRAINES #1 #2 et #3 ; 3 courtes vidéos-danse
Nathalie Baldo est danseuse et chorégraphe, elle vit et travaille à Lille. Elle s’intéresse aux rencontres corps/matières, corps/paysage, corps/sons en collaboration avec des plasticiens, des scientifiques, des musiciens et particulièrement avec Christian Vasseur, compositeur, improvisateur… Elle explore depuis plusieurs années la relation du corps au minéral. Elle observe l’usure lente des roches et des corps : « Je confronte leurs mobilités et immobilités ». En 2021, elle créé un solo : « ROCHES – je porte le nom d’une montagne », dont Christian Vasseur en a écrit le paysage sonore.
Dans le cadre des rencontres archéologie et cinéma du 11 octobre, Nathalie Baldo montre ses films dans une décor scénographié de roches.
Descendre sous terre. Être à l’affut de ce que le dessous réveille comme sensations et émotions. Comment le corps bouge là, avec le poids du monde sur les épaules. Dans le noir du noir. Dans l’humide aussi. Dans le silence particulier des grottes. Comment le temps de « l’engouffrement », la traversée des failles, la plongée au bord des gouffres, ce long cheminement souterrain sans horizon, comment tout cela prépare et/ou transforme nos corps, notre perception du lieu à l’arrivée. Imaginer que nos sensations dans ces profondeurs sont peut-être proches de celles de nos ancêtres du paléolithique. Considérer la grotte, l’abri sous roche comme une expérience commune. Un lieu pour déposer une histoire. Elle y a déposé la sienne.
« Dans cette belle salle de cinéma, grotte à sa façon, la journée pour moi fut comme une longue et lente plongée dans les recherches de chacun, une exploration guidée, riche, intense, dans les univers des unes et des autres. J’y ai puisé mille pistes à explorer. Des mots, des images, des sons sont encore bien présents. Traces incorporées. Mais je dois le dire : Bassae m’a fascinée. » (propos de Nathalie Baldo sur les rencontres du 11 octobre 2025 au Fresnoy)

EXPLORATIONS SOUTERRAINES’, Extrait de la captation. Filmé dans la grotte des Cavottes, Doubs. Avec l’aide de PICTANOVO/Fond associatif (Thibaud Ras / Nathalie Baldo) ; Musique : Christian Vasseur (extraits des musiques de la pièce : ROCHES – je porte le nom d’une montagne) ; Avec sous terre : Christophe Baldo : spéléologue / Nathalie Baldo : danse / Annie Leuridan : lumières / Thibaud Ras :images.
Remerciements :
L’équipe d’organisation souhaite remercier chaleureusement l’ensemble des participant·e·s à ces rencontres, dont la présence ainsi que la qualité des présentations et des échanges ont été essentielles à la réussite de cette journée.
Un grand merci à notre partenaire, l’INRAP, pour son ouverture d’esprit et son engagement dans ce projet. Un remerciement tout particulier à Yann Lorin, qui nous a accueillis sur la fouille d’Onnaing et a consacré un temps précieux à nous présenter le site, son contexte et les enjeux de l’opération.
Merci également à toute l’équipe de fouille pour son accueil et sa disponibilité.
Nous tenons également à exprimer notre reconnaissance au Département du Nord, qui a mis à disposition la photographie ayant illustré cette journée et a contribué à sa diffusion en relayant les informations.
Merci enfin à Archipop pour le partenariat autour des archives filmiques de Georges Jelski.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Nordoc'Archéo (10 juillet 2026). Imaginaires et réalités des paysages sonores. Seconde partie. Nordoc'Archéo. Consulté le 13 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16jxq






