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Imaginaires et réalités des paysages sonores. Première partie

Retour sur la deuxième rencontre « Archéologie et Cinéma » (11 octobre 2025) au Fresnoy, studio national des arts visuels.

Cet article a été rédigé par Thierry Cormier (Le Fresnoy, studio national des arts visuels à Tourcoing, Nicolas Melard (Drac Hauts-de-France, SRA) et Barbara Merlier (Le Fresnoy, studio national des arts visuels à Tourcoing).

L’article sera proposé en deux parties : la première faisant état des idées développées lors de cette journée, la seconde présentant les travaux des étudiants. 

 

Les rencontres « Archéologie et Cinéma » organisées conjointement par le Service Régional de l’Archéologie Hauts-de-France (Drac Hauts-de-France ) et Le Fresnoy, studio national des arts visuels à Tourcoing ont été pensées comme un espace d’échanges et de découvertes entre deux univers, en croisant leurs approches, en confrontant leurs méthodes et en mettant en regard leurs pratiques respectives. En 2022, c’était le « geste » qui était au centre des échanges. Le 11 octobre 2025, la rencontre proposait une immersion dans l’univers des paysages sonores, invitant à découvrir l’importance du son, ainsi que les possibilités de reconstitution des sons du passé en archéologie, tout comme au cinéma. Cette journée a permis d’explorer, en partie, les avancées récentes de la recherche consacrée aux paysages sonores historiques, tout en mettant en lumière les moyens créatifs de les restituer dans les œuvres cinématographiques et audiovisuelles contemporaines. Récit d’une journée d’échanges et de rencontres à la croisée des patrimoines, des sciences, des techniques, de la création et des arts visuels

Vue de l’ouverture de la trompette de Bavay dans la vitrine du musée (Crédit : P. Houzé, Département du Nord)

Le son, l’invisible omniprésent, est un élément fondamental de notre perception du monde et cela depuis les origines de l’humanité.

Au cinéma, le son constitue un élément essentiel et déterminant pour la création et la perception des œuvres : bruitage, bandes originales, compositions musicales, sonorités des voix… Autant de facteurs qui influent sur la création filmique et le résultat artistique.

Le son joue un rôle fondamental dans notre manière d’habiter le monde et ceci depuis toujours. Avec le changement de l’environnement, des modes de vivre, de produire et de se déplacer, les sons qui nous entourent changent également. Malgré cela, les paysages sonores du passé sont très peu considérés dans les études scientifiques et encore moins évoqués dans les reconstitutions historiques de la vie des humains des passés plus ou moins lointains. Et pourtant, des instruments de musique vieux de 36 000 ans, montrent que les humains n’étaient pas seulement entourés de sons d’ambiances mais aussi plongées dans la musique. De plus, les sons ambiants dans lesquels ils baignaient sont aussi sources d’inconnus et de questionnements car ils reflètent des pratiques, des savoirs-faire, des modes de vie, des matériaux, propres à une époque et parfois disparus.

La rencontre organisée le 11 octobre 2025 au Fresnoy, studio national des arts contemporains à Tourcoing avec la collaboration du Service Régional de l’archéologie était dédiée à la thématique du son à travers une approche conjointe de l’archéologie et du cinéma.

Elle était l’occasion de croiser les regards de chercheurs et chercheuses, ainsi que du monde du cinéma, de l’histoire et de l’archéologie.

Comment retrouver le son accompagnant et l’ambiance d’un film muet ? Quels étaient les paysages sonores des populations du passé ? Comment peut-on voir avec les oreilles ?

Ces questions, parmi d’autres, étaient abordées au cours de cette rencontre, offrant une réflexion enrichissante sur les relations entre son, image et mémoire du passé.

Archéologie du paysage sonore : reconstituer l’environnement acoustique du passé

Avec sa conférence, Mylène Pardoen, chercheuse au CNRS à Lyon, spécialiste et archéologue du paysage sonore a présenté son métier et ses recherches sur la reconstitution des environnements acoustiques anciens. Une recherche minutieuse qui débute dans les archives et sur le terrain archéologique, afin de recueillir les indices permettant d’imaginer les sons qui ont pu exister en un lieu et à une époque donnée.

C’est à travers l’exemple d’un chantier aux abords de Notre-Dame de Paris, à différentes époques, que Mylène Pardoen a emmené l’auditoire au cœur d’un voyage sonore dans le passé. Dans cette expérience à la fois sensible et historique d’un paysage urbain aujourd’hui disparu, nous avons découvert que la composition d’un paysage sonore s’organise en trois grands ensembles : la « biophonie », qui regroupe les sons produits par les animaux non humains ; la « géophonie », qui désigne les sons naturels d’origine non biologique (la pluie, le vent, l’eau qui s’écoule, par exemple) ; et l’« anthropophonie », vaste ensemble des sons produits par les êtres humains. Une expérience qui a permis, littéralement, de « voir avec les oreilles ».

Le son du charpentier – Prise de son précisé sur le terrain lors du travail du bois (Copyright@2025_Pardoen_CNRS_CC)

Le son du tailleur de pierre – Prise de son précisé sur le terrain lors du travail de la Pierre bois (Copyright@2025_Pardoen_CNRS_CC)

Du sol au son : la résurrection musicale des objets archéologiques

La présentation interdisciplinaire d’une équipe de trois chercheurs, Audrey Cottet, chercheuse en physique quantique au Laboratoire de physique de l’ENS Paris, René Causse, chercheur en acoustique (IRCAM), et Benoît Mille, archéo-métallurgiste (Centre de recherche et de restauration des musées de France, C2RMF), a mis en lumière une approche combinée dans le cadre d’une étude d’instruments de musique antiques découverts sur les sites archéologiques de Bavay (trompettes) et de Famars (cymbales). Croisant archéologie, sciences des matériaux, acoustique, musicologie et expérimentation musicale, les intervenants ont présenté leur travail visant à faire revivre ces objets sonores.

En avril 2021, le service archéologique du département du Nord a découvert, lors de fouilles archéologiques effectuées sur le forum antique de Bavay, une trompette dans un état de conservation exceptionnel. Le C2RMF a accompagné, dès le début, le projet d’étude et de restauration. L’étude a bénéficié de progrès méthodologiques importants, en particulier pour ce qui concerne les techniques d’imagerie : la trompette de Bavay fait ainsi partie des tout premiers objets à avoir bénéficié de la tomographie X nouvellement installée au C2RMF. La présentation de ces images, à l’occasion de cette journée, a constitué une première.

Un projet mené conjointement avec le C2RMF et l’IRCAM vise à modéliser les sons qui étaient produits par la trompette. Des simulations acoustiques numériques et des expérimentations seront prochainement menées sur la trompette, mais aussi sur d’autres instruments de musique antiques (les cymbales de Famars), afin de reconstituer les sonorités produites par ces instruments.

Cette étude est un bel exemple de collaboration scientifique alliant tracéologie, analyse des matériaux, modélisation acoustique et archéologie expérimentale (reconstitution réelle des instruments). Cette approche offre ainsi de nouvelles perspectives pour la valorisation de l’archéologie à travers l’expérience sonore.

Découverte de la trompette de Bavay (Service Archéologique du département du Nord)

Tomographigraphie de l’embout de la trompette de Bavay (Tomographie Elsa Lambert, C2RMF)

Une archéologie du cinéma : Bassae ou le bruit négatif

Dans leur présentation Anne-Violaine Houcke et Fabien Boully, maîtres de conférences en cinéma (Université Paris Nanterre) ont emmené les participant.e.s dans un décryptage de deux œuvres cinématographiques autour d’un site antique, celui de Bassae.

En 1964, Jean-Daniel Pollet, avec le concours de Volker Schlöndorff, filme le temple grec de Bassae et réalise un court métrage marquant, tant sur le plan visuel que sonore, en mettant en voix un texte d’Alexandre Astruc, interprété par Jean Negroni.

Cinquante ans plus tard, Fabien Giraud et Raphaël Siboni retournent sur le site. Leur film, Bassae Bassae, prend la forme d’un reenactment filmique et archéologique, qui retrouve les traces et les gestes du film précédent, tout en modifiant la matière visuelle et sonore. Cette conférence a emmené les participant.e.s dans l’étude des phénomènes de présence et d’absence que le second film suscite, à partir de la notion de « bruit négatif », l’absence de sons qui devraient être là.

« Ce minéral dressé, couché, à quel ordre appartient-il
A quel désordre
Cela n’a pas de mot précis, dans aucune langue,
Pas d’histoire propre,
C’est nulle part,
Cela pour être n’importe quand. »

(Premières paroles d’Alexandre Astruc dans le film Bassae 1964)

Photogramme du film Bassae (1964) de Jean-Daniel Pollet (© Ilios Films)

 

 

Nordoc'Archéo
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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Nordoc'Archéo (3 juillet 2026). Imaginaires et réalités des paysages sonores. Première partie. Nordoc'Archéo. Consulté le 13 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16iat


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